PORT-AU-PRINCE — Lorsque le ministère de l’Environnement et le Service national de gestion des résidus solides ont lancé en mars le programme Konbit Haïti Zéro Déchet, l’ambition affichée était de faire de la gestion des déchets une priorité publique et de transformer les opérations de nettoyage en démarche nationale. Plusieurs communes de la zone métropolitaine ont participé aux premières interventions. Pourtant, cinq mois plus tard, la présence de dépôts sauvages à Delmas, Port-au-Prince et Pétion-Ville relance une question fondamentale : l’État nettoie-t-il les déchets ou construit-il réellement un système de gestion des déchets?
Une opération de nettoyage ne remplace pas une chaîne de collecte
Ramasser un dépôt à ciel ouvert produit un résultat visible et immédiat. Mais si aucun calendrier de collecte régulier n’est mis en place, si les habitants ne disposent pas de points de dépôt accessibles et si les déchets ne sont pas transportés vers des sites appropriés, le même espace peut redevenir une décharge quelques jours ou quelques semaines plus tard.
C’est la différence entre une opération ponctuelle et un service public. Un système durable doit couvrir plusieurs étapes : pré-collecte dans les quartiers, collecte, transport, transfert, tri éventuel, traitement, valorisation et disposition finale. La faiblesse de l’un de ces maillons suffit à reconstituer les dépôts sauvages.
Le gouvernement avait lui-même annoncé une coordination multisectorielle
En mars, le ministère de l’Environnement indiquait que Konbit Zéro Déchet devait associer le SNGRS, les municipalités, le MTPTC, le ministère de l’Intérieur, le secteur privé et les communautés. Le programme prévoyait notamment la sensibilisation, l’assainissement des grandes artères, la suppression durable des dépôts sauvages, le tri à la source et l’implication des comités de quartier.
Cette conception est cohérente avec la nature du problème. Aucun ministère ne peut gérer seul les déchets d’une métropole. Mais la coordination est aussi la partie la plus difficile : qui décide des itinéraires? qui paie le carburant? qui entretient les équipements? qui sanctionne les décharges illégales? qui supervise les marchés et les grands producteurs de déchets? Tant que ces responsabilités restent floues, chaque institution peut considérer que l’échec appartient à une autre.
La deuxième phase annoncée doit devenir visible
Au lancement, les autorités avaient évoqué une première phase de nettoyage, suivie d’une phase davantage consacrée à la sensibilisation et à la valorisation des déchets. Cette transition est essentielle. Haïti ne peut pas durablement traiter tous les déchets comme une matière sans valeur à déplacer d’un quartier vers une décharge.
Une politique de valorisation peut soutenir des filières de récupération du plastique, du métal, du carton ou de certaines matières organiques. Elle peut aussi créer des emplois. Mais elle nécessite des volumes réguliers, des circuits de tri, des acheteurs et un cadre réglementaire. Sans débouché économique, le tri reste un slogan.
La responsabilité citoyenne ne peut pas devenir une excuse institutionnelle
Les autorités insistent, à juste titre, sur le comportement des citoyens. Jeter des déchets dans les rues, les canaux ou les ravines aggrave la situation. Mais responsabiliser la population suppose que l’État offre une alternative praticable. Il est difficile d’exiger le respect d’un calendrier de collecte lorsqu’aucun calendrier fiable n’existe ou lorsque les points de dépôt sont absents.
La politique publique doit donc fonctionner dans les deux directions : obligations pour les citoyens et obligations pour les institutions. Des campagnes de sensibilisation peuvent accompagner un service régulier; elles ne peuvent pas compenser son absence.
La salubrité touche aussi la santé et la sécurité
Les déchets obstruent les canaux et aggravent le risque d’inondation lors de fortes pluies. Ils favorisent également des conditions propices à certains vecteurs de maladie et détériorent l’environnement commercial des quartiers. Le coût de l’insalubrité ne se limite donc pas au paysage urbain. Il se répercute sur la santé, la mobilité et l’économie.
Le programme doit maintenant publier des indicateurs
Pour sortir du débat entre annonces officielles et images de rues encombrées, Konbit Zéro Déchet devrait être suivi à travers des données publiques : tonnes collectées, fréquence des tournées, nombre de camions opérationnels, quartiers couverts, dépôts supprimés, taux de réapparition, dépenses engagées et volumes valorisés.
Le programme a été présenté comme un tournant. Cinq mois après son lancement, le véritable tournant serait de passer d’une logique de mobilisation exceptionnelle à un service prévisible. Une ville propre n’est pas celle qu’on nettoie spectaculairement une fois. C’est celle où le système empêche les déchets de s’accumuler de nouveau.
Sources consultées : ministère de l’Environnement; Le Nouvelliste. Analyse et rédaction originale Ayiti Info+.
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