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Le créole vient-il des pharaons ? La thèse de Jean-Luc Divialle qui secoue l’histoire officielle

Le créole haïtien serait-il l’héritier d’une langue africaine remontant à l’Égypte pharaonique ? La thèse Woucikam de Jean-Luc Divialle relance un débat passionné sur les origines africaines de la langue nationale d’Haïti.

Par Publié par Ayiti Info+ 11 min de lecture
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Le créole haïtien est-il réellement né dans les plantations coloniales de Saint-Domingue ? Ou serait-il l’héritier beaucoup plus ancien d’une langue africaine dont les racines remonteraient jusqu’à l’Égypte pharaonique ?

Cette question fascinante et controversée revient au cœur du débat grâce aux travaux de l’auteur Jean-Luc Divialle, également connu sous le nom de Djolo.

À travers son ouvrage Woucikam, Divialle défend une thèse audacieuse : la langue appelée aujourd’hui « créole » ne serait pas une simple création de la période coloniale. Elle aurait conservé une structure africaine ancienne tout en adoptant une quantité importante de mots français.

Cette proposition remet directement en question le récit traditionnel sur l’origine du créole. Mais que peut-on réellement démontrer ? Jusqu’où peut-on comparer le créole haïtien au fongbe, au kikongo, au lingala et à l’égyptien ancien ?

Le créole n’est pas un français mal parlé

Avant d’examiner la thèse de Jean-Luc Divialle, un point fondamental doit être établi : le créole haïtien n’est ni un français incorrect ni un langage improvisé par des Africains qui auraient été incapables de parler la langue des colons.

Le créole possède sa propre grammaire, ses règles de prononciation, son système de temps et d’aspect, ses pronoms, ses déterminants et ses mécanismes de création de sens.

Il peut exprimer la politique, la science, la philosophie, la religion, la littérature, l’amour, la douleur, la justice et toutes les réalités humaines. Il s’agit donc d’une langue complète, naturelle et autonome.

Une grande partie de son vocabulaire vient historiquement du français. Mais ces mots ont été transformés, réorganisés et intégrés dans un système nouveau.

  • tèt est historiquement relié à « tête » ;
  • bouch à « bouche » ;
  • manje à « manger » ;
  • dòmi à « dormir » ;
  • travay à « travail » ou « travailler » ;
  • pale à « parler ».

Cependant, connaître l’origine d’un mot ne suffit pas à déterminer l’identité complète d’une langue. Une langue se définit également par sa grammaire, sa prononciation, ses significations et la manière dont ses locuteurs organisent leur pensée.

La thèse Woucikam de Jean-Luc Divialle

Dans les deux tomes de Woucikam, Jean-Luc Divialle défend l’idée que la langue dite créole aurait conservé une organisation africaine profonde.

Selon lui, les populations africaines déportées dans les Caraïbes n’auraient pas créé une langue à partir de rien. Elles auraient continué à organiser leur pensée et leurs phrases selon des logiques linguistiques héritées de l’Afrique, tout en remplaçant progressivement une partie de leur vocabulaire par des mots européens.

Divialle propose même le terme woucikam pour désigner cette langue et lui restituer, selon sa perspective, son identité africaine.

La sémantaxe, l’ADN culturel de la langue

Le concept central employé par Jean-Luc Divialle est celui de sémantaxe.

Pour lui, une langue n’est pas seulement constituée de mots et de règles grammaticales. Elle contient également une manière particulière d’organiser les images, les symboles, les relations humaines et la représentation du monde.

La sémantaxe serait ainsi la logique profonde par laquelle une communauté donne du sens aux mots et à son environnement.

Même lorsqu’une population adopte un vocabulaire étranger, elle pourrait donc continuer à construire les significations selon une organisation héritée de sa culture d’origine.

Dans cette perspective, le créole aurait reçu une partie importante de ses mots du français, mais aurait conservé une organisation africaine.

Le créole serait-il une langue de l’Égypte ancienne ?

Jean-Luc Divialle va plus loin en affirmant que certaines structures linguistiques, certains mots et plusieurs éléments de la pensée symbolique afrodescendante pourraient remonter à l’Égypte ancienne.

Sa thèse établit une continuité entre l’Égypte pharaonique, plusieurs civilisations africaines, les sociétés kongo et mandingues, les populations africaines déportées et les communautés afrodescendantes de la Caraïbe.

Cette proposition possède une forte dimension historique et décoloniale.

Pendant des siècles, le discours colonial a présenté l’Afrique comme un continent sans histoire, sans écriture et sans civilisation majeure. Rattacher la langue créole à l’Égypte ancienne permet donc de replacer les populations afrodescendantes dans une histoire africaine longue et prestigieuse.

Mais la valeur culturelle et symbolique d’une hypothèse ne constitue pas automatiquement une preuve linguistique.

Ce que la science exige pour établir une origine égyptienne

Pour démontrer scientifiquement que le créole descend directement de l’égyptien ancien, il ne suffit pas de découvrir quelques mots qui se ressemblent.

Il faudrait établir :

  • un nombre important de mots fondamentaux apparentés ;
  • des correspondances régulières entre les sons ;
  • des structures grammaticales partagées ;
  • des formes linguistiques intermédiaires ;
  • une chaîne historique de transmission ;
  • des documents permettant de suivre cette transmission jusqu’à Saint-Domingue.

À ce jour, cette chaîne complète n’a pas été clairement démontrée.

Les rapprochements entre des formes très courtes comme ka, ba, ma, na ou pa doivent être examinés avec prudence. Ces syllabes apparaissent dans de nombreuses langues du monde sans qu’une filiation directe existe nécessairement.

Une relation historique solide doit produire des séries régulières de transformations et non seulement des ressemblances isolées.

Le problème chronologique du lingala

Des rapprochements sont également proposés entre le créole haïtien et le lingala, parlé notamment en République démocratique du Congo et en République du Congo.

Mais une difficulté historique majeure apparaît.

Le créole haïtien était déjà parlé au XVIIIe siècle, avant l’indépendance d’Haïti proclamée en 1804.

Le lingala moderne s’est développé beaucoup plus tard, principalement à la fin du XIXe siècle, à partir du bobangi et du bangala dans la région du fleuve Congo.

Le lingala moderne ne peut donc pas avoir été la source directe du créole haïtien. Une langue formée vers les années 1880 ne peut pas avoir donné naissance à une langue déjà parlée environ un siècle auparavant.

Cela ne signifie cependant pas que toute ressemblance entre le créole et le lingala soit dépourvue d’intérêt.

Le lingala appartient au vaste ensemble des langues bantoues. Des populations provenant du Kongo, du Loango, de l’Angola et d’autres régions d’Afrique centrale furent déportées à Saint-Domingue.

Le créole haïtien ne vient probablement pas du lingala moderne. Certaines ressemblances pourraient cependant refléter des caractéristiques bantoues plus anciennes, présentes dans des langues parlées avant la formation du lingala.

Le kikongo, une piste historiquement plus crédible

Contrairement au lingala moderne, le kikongo et ses différentes variétés existaient bien avant la formation du créole haïtien.

Les populations de l’Afrique centrale ont joué un rôle important dans l’histoire de la traite atlantique et dans la formation culturelle d’Haïti.

Des traces de cet héritage sont recherchées dans la religion, la musique, les rythmes, les traditions funéraires, certains mots et plusieurs pratiques culturelles.

L’influence de langues du domaine kikongo sur le créole constitue donc une hypothèse historiquement plausible.

Les langues kikongo possèdent toutefois des systèmes de classes nominales et d’accords grammaticaux qui ne se retrouvent pas entièrement en créole haïtien.

En créole, on peut dire :

  • moun nan vini ;
  • moun yo vini.

Le mot yo indique ici le pluriel, mais le verbe vini ne change pas. Cela montre que le créole n’est pas simplement une langue bantoue dont le vocabulaire aurait été remplacé par des mots français.

Le fongbe au cœur des recherches linguistiques

Parmi les langues africaines comparées au créole haïtien, le fongbe et les autres langues du groupe gbe occupent une place centrale.

Plusieurs linguistes ont observé des ressemblances importantes, notamment dans la manière de placer certains déterminants après le nom.

En français, on dit :

  • le livre ;
  • les livres.

En créole, on dit :

  • liv la ;
  • liv yo.

Le déterminant la et la marque du pluriel yo apparaissent après le nom. Des organisations comparables existent dans plusieurs langues gbe.

Cette proximité ne prouve pas que le créole soit une copie directe du fongbe. Elle renforce toutefois l’idée que les habitudes grammaticales africaines ont participé à sa formation.

Une grammaire africaine habillée de mots français ?

La formule est séduisante : le créole serait une grammaire africaine habillée de mots français.

Elle contient une part de vérité, mais elle simplifie une réalité plus complexe.

Le créole haïtien semble être le résultat de la rencontre entre plusieurs sources :

  • les variétés régionales et populaires du français ;
  • les langues gbe ;
  • les langues du domaine kongo ;
  • d’autres langues africaines ;
  • les mécanismes d’apprentissage d’une langue seconde ;
  • les innovations des premières communautés créolophones.

Le créole n’est donc ni entièrement français ni la copie exacte d’une langue africaine unique.

Il représente un système nouveau, construit et stabilisé collectivement dans une situation historique extrême.

Jean-Luc Divialle a-t-il raison ?

La réponse doit être nuancée.

Jean-Luc Divialle a raison de rappeler que le créole ne peut pas être expliqué uniquement par le français. Il a également raison de souligner que le vocabulaire ne suffit pas à déterminer l’identité d’une langue.

Les Africains déportés n’étaient pas dépourvus de langue, de mémoire ou de pensée. Ils ont joué un rôle actif dans la formation du créole et dans la transformation des mots européens.

La majorité lexicale française ne doit donc pas effacer la profondeur africaine du créole.

En revanche, la filiation directe avec l’Égypte pharaonique demeure non démontrée selon les critères actuels de la linguistique historique.

Pour être reconnue scientifiquement, cette proposition devrait présenter des données exhaustives, des comparaisons reproductibles, des règles phonétiques constantes et une chaîne historique vérifiable.

La thèse Woucikam doit donc être considérée comme une proposition intellectuelle et décoloniale majeure, mais non comme une conclusion définitivement établie.

Pourquoi ce débat est essentiel pour Haïti

La question de l’origine du créole dépasse largement la linguistique.

Elle touche directement l’identité nationale, l’histoire de l’esclavage, la mémoire africaine, l’éducation, la dignité culturelle et les relations d’Haïti avec le continent africain.

Pendant longtemps, parler créole a été associé à l’ignorance, tandis que parler français était présenté comme un signe de supériorité sociale.

Cette hiérarchie continue d’influencer la société haïtienne.

Réhabiliter le créole signifie reconnaître que la langue de la majorité du peuple possède une intelligence, une histoire et une capacité de création aussi riches que celles de toutes les autres langues.

Mais cette réhabilitation doit être accompagnée de rigueur. Le créole n’a pas besoin d’être déclaré descendant direct des pharaons pour être une grande langue.

Une langue de résistance et de libération

Le créole haïtien s’est développé dans un système colonial violent où des populations africaines parlant différentes langues devaient communiquer entre elles et avec les Européens.

Ces populations ont récupéré les ressources linguistiques disponibles, les ont transformées et ont produit une langue capable d’exprimer leur nouvelle réalité.

Cette langue a accompagné les révoltes, les cérémonies, les rassemblements, la Révolution haïtienne et la naissance de la première République noire indépendante.

Le créole n’est donc pas seulement une langue de communication. Il est également une langue de survie, de résistance et de libération.

Conclusion

La thèse de Jean-Luc Divialle mérite d’être connue, examinée et discutée, car elle remet l’Afrique au centre de l’histoire du créole.

Elle invite les chercheurs à regarder au-delà des mots français et à étudier les structures grammaticales, les significations, les symboles et les continuités culturelles africaines.

Cependant, les connaissances disponibles ne permettent pas encore d’affirmer que le créole haïtien descend directement de l’égyptien ancien ou du lingala moderne.

Le créole haïtien est une langue africaine-caribéenne née à Saint-Domingue de la rencontre entre les variétés françaises, plusieurs langues africaines et les innovations d’une nouvelle communauté.

Il n’est ni un français déformé, ni une langue artificielle, ni la copie intacte d’une langue africaine unique.

Il est le résultat vivant de l’intelligence, de la mémoire et de la résistance d’un peuple.

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